Dans le développement normal du bébé apparaît très tôt le sentiment que l’image est une représentation. Un bébé qui touche un dessin de loup va bouger sa main en mimant le danger d’être mordu et en retirant celle-ci. Tout un développement est déjà dans ce geste. Il s’agit d’une image, d’une fiction que le bébé sait ne pas être présente pour de vrai. C’est ce que nous appelons une représentation, comme les images représentant des objets, les mots également désignent l’objet, la personne, toutes sortes de variétés et de différences. Il est question également de la construction de la fiction : « ce n’est pas pour de vrai », c’est une analogie de la réalité. Le bébé va pouvoir organiser des rêveries et enrichir un monde imaginaire. 

Vers 9 mois, après une sociabilité certaine, apparaît l’angoisse de l’étranger. Il s’agit de différencier « maman » des autres personnes, et des gens inconnus porteurs de dangers éventuels : à partir de là certains bébés vont développer des angoisses importantes. Même parfois les images, particulièrement les masques, sont anxiogènes, de même que les visages très colorés comme ceux des clowns. Dans toutes les cultures indigènes ces masques sont utilisés pour des cérémonies, mettant en scène les dangers encourus par les hommes. Mais le plus souvent ces cérémonies ne s’adressent pas spécialement aux bébés.

 Par contre le récit qui est fait, le conte, les histoires de toutes sortes d’aventures permettent de nommer les actions, les sentiments éprouvés, les déroulements traversés. Lors du dernier séminaire d’A.C.C.E.S., une lectrice a montré comment un petit de 2 ans et demi pouvait au bout de 4 lectures à un mois de distance, se questionner sur le double sens d’un mot et produire lui-même une question sur la complexité des choses. « Le langage du récit » est porteur, pour nous les psychanalystes, du langage dans sa version la plus compliquée, la moins factuelle. Il est porteur de mots qui décrivent les émotions, la peur mais aussi le courage, la compréhension et ce que nous appelons l’empathie. 

Le besoin de se protéger et de prévoir des diversions et des détours face au danger sont contenus dans des histoires simples. Pour mémoire la très classique histoire «Les trois petits cochons » contient à la fois le travail d’équipe, le choix de stratégies pour se protéger, et les techniques de construction. Plus subtile «La chasse à l’ours » évoque le danger affronté en famille, avec la protection des parents et la traversée de la nature pleine de difficulté, puis le retour au refuge partagé. « Plus de peur que de mal » dit l’expression classique. Si l’on doit éviter les traumatismes aux jeunes enfants, il convient de leur donner des défenses normales ordinaires pour les affronter. Une de ces défenses majeures est le langage qui permet de comprendre, de partager ses sentiments, de prévoir ses actions et de concevoir des parades au danger. Pour affronter une peur réelle, le fait de la nommer est un pas en avant considérable pour solliciter une aide, exprimer un besoin, prévoir une issue. Donner aux enfants des mots pour décrire leurs émotions les sort du chaos de l’angoisse archaïque et leur permet d’organiser leur monde : la peur du noir est plus envahissante que la peur des gros animaux, par exemple. On ne rencontre pas tout le temps des gros animaux, cela permet d’être plus souvent avec un sentiment de sécurité. 

Dans ce temps compliqué de pandémie un collègue nous conseillait de se montrer de loin à visage découvert avant de porter un masque si nécessaire. Il est important d’être reconnu d’abord et d’expliquer la nécessité des masques et des gestes barrières aux petits.  La frustration de la limitation des contacts physiques va être perçue comme inhabituelle et désagréable amenant un ressenti négatif même pour les adultes. Pour le pallier il faut trouver un assemblage de mots, d’expressions, de comptines de chansons, pour créer une enveloppe sonore chaleureuse et bienveillante. Être dans un bain de langage permet :

– d’être rassuré 

– de comprendre

– de réfléchir

– de confronter ses idées à un adulte intéressé et bienveillant

– bref de grandir. 

Un enfant petit n’est pas armé physiquement pour se défendre, par contre il peut crier, parler comprendre ce qui lui arrive et le restituer à un adulte de confiance si il a « Les mots pour le dire » comme le disait Marie Cardinale. Et cela il l’acquiert dans l’échange avec l’adulte autour des récits pour des discussions qui en découlent. Les images seules par exemple n’ont pas du tout le même pouvoir, et peuvent justement faute d’être nommées avoir un effet traumatique. (1)

La mise en mot des émotions est une des réponses fournies par l’adulte au risque traumatique. « Les histoires qui font peur » permettent un jeu émotionnel partagé autour des mots qui désignent les sentiments abstraits, autour des angoisses. Ce n’est pas la même chose que d’être confronté seul à un traumatisme auquel on ne peut échapper. Dans le récit de fiction, le bébé peut avoir peur mais l’effet traumatogène va être l’objet d’une recherche de solution.  Le bébé va pouvoir avoir le sentiment de triompher du danger, de sortir vainqueur de ses peurs. C’est le début d’un jeu possible, où on invente la peur et sa solution à la base, de certains films de récits et du suspense. Lorsqu’on referme la page de « Chut » le géant reste pour l’instant enfermé dans le livre jusqu’à ce qu’on l’ouvre à nouveau.

 Les mimiques rassurantes des adultes sont très tôt perçues comme dans l’expérience où on propose à un bébé de traverser un espace protégé par une surface vitrée avec un creux un peu effrayant dessous. Le bébé s’appuie et s’étaye sur la mimique maternelle et selon son aspect se lance ou pas alors qu’il ne coure aucun danger.  C’est donc le visage de l’adulte qui exprime dans la relation le côté rassurant, les enfants vont en tirer des expériences. 

Dominique Morel Manela

(1) Voir les travaux de Serge Tisseron sur le besoin de limiter les écrans aux moins de 3 ans et l’importance des échanges de langage auprès avec les adultes : TISSERON, Serge. 3-6-9-12 Apprivoiser les écrans et grandir. 2ème éd. Toulouse : Erès, 2017. 157p. ; TISSERON, Serge. Les dangers de la télé pour les bébés. 2ème éd. Toulouse : Erès, 2018. 1001BB.148p. ; Voir aussi le site de Serge Tisseron.